Assassinat légal
Il y a de cela quelques milliers d'années, quand les hommes peignaient sur les parois des cavernes des fresques inoubliables alors que les croûtes minables de certains contemporains sont déjà oubliées, quand l'eau des rivières coulait claire et pure alors qu'elle charrie aujourd'hui les immondices d'une société qui joue à la roulette russe avec ses déchets, quand les arbres avaient encore des feuilles alors qu'ils ne tendent plus vers le ciel que leurs moignons dénudés par les pluies acides, chasser était une nécessité vitale. Il fallait chasser pour assurer la survie du groupe, tant sur le plan alimentaire que sur le plan physique puisqu'il fallait aussi se protéger des assauts des bêtes féroces.
De nos jours, la chasse existe encore mais des plus guère pratiquée que par des clones dégénérés d'une lignée pas encore, hélas, en voie de disparition. Chasseurs du XX° siècle bardés d'explosifs au rabais, ils vont le dimanche traquer le lapin, rêver de safaris fabuleux et s'en reviennent, Tartarins miteux et grotesques, fiers d'avoir à leur tableau un lièvre victime de ses tendances suicidaires. Ils ont fière allure avec leurs cartouchières bien garnies, leurs fusils étincelants et leurs bottes en caoutchouc! Piétinant de leur démarche de plantigrades arthritiques les cultures fragiles, se vengeant sur un malheureux piaf qui n'avait commis d'autre crime que celui de passer devant leur ligne de mire ou, tout aussi stupide, sur une pancarte, lorsqu'ils sont bredouilles, ils mettent en danger la vie de certaines espèces et constituent par leur seul dessein une injure à la vie.
En plein Médoc, connu pour la douceur de ses paysages et de ses crus, des fondus de la gâchette chassent la tourterelle en pleine période de nidification, au mépris d'une loi européenne qui interdit de telles pratiques. Pour avoir tenté de faire respecter cette loi, Alain Bougrain-Dubourg a pris des baffes par les gros niais en treillis (ça me rappelle quelqu'un) qui lui ont, en outre, écrasé un œuf en pleine figure et crevé les pneus de sa voiture. Est-il permis d'être aussi con? La réponse, hélas, est OUI. Sous prétexte que leurs ancêtres agissaient ainsi, les chasseurs du Médoc revendiquent le droit de continuer le massacre, brandissant leurs escopettes comme d'autres leurs quéquettes, éjaculant leur venin, incapables qu'ils sont d'éjaculer autre chose.
Oui, mais ça fait viril! On est un homme quand on a une arme entre les mains! On est un homme quand on déambule en treillis avec dans les yeux cette fierté guerrière que l'on acquiert en marchant au pas vers la ligne bleue des Vosges dans un Centre Aseptisé de Sélection Et de Recherche du Navet Etalon (C.A.S.E.R.N.E)! On est un homme quand pour échapper aux sarcasmes de bobonne, on passe par la boucherie avant de rentrer! On est un homme quand, devant les copains, le déguisement guerrier permet de faire oublier que l'on rampe chaque soir sur la moquette du salon en regardant Foucault ou Drucker avant d'aller lâcher son éjaculation précoce avec des râles sordides de bœuf éteint! On est un homme quand en ligne de mire on ne vise que l'innocence et qu'on appuie sur la gâchette : orgasme à la petite semaine d'impuissants refoulés.
Je pourrais continuer longtemps la comparaison, triturer encore un peu la métaphore. A quoi bon? Je n'empêcherai jamais quelques gros niais pervers d'aller emmerder le gibier. Je ne pourrai rien avec des mots face à des abrutis avinés qui comprennent tout juste leur journal local. Je demeurerai inefficace avec ma plume contre une bande d'assassins décérébrés qui, histoire de se donner bonne conscience, ont même mis au point un examen tout ce qu'il y a de plus officiel pour obtenir le permis de chasse. Et il y a du monde au portillon. Venez! On va examiner si vous êtes assez cons pour pouvoir chasser. Beaucoup d'appelés. Beaucoup d'élus. Ce qui montre que la sélection est tout sauf naturelle.
DERNIERE MINUTE: Au moment où je remets à jour ces lignes, le matin est encore loin. Sur une chaîne de télévision, un chasseur de cervidés essaie d'expliquer sa passion. Je ne peux résister à la tentation de rapporter ici quelques uns de ses propos : «Quand je m'approche, qu'il me faut éviter d'être vu, perçu ou senti par l'animal, je suis un peu moi aussi un animal sauvage... Parfois, au moment où on va tirer, on sait qu'il n'y a pas d'autre chose à faire, sinon l'animal va s'enfuir... Après le coup de feu, ou pendant, il y a une sorte de communion ou plutôt de profond partage... On sait qu'on peut tirer quand l'animal vous a donné sans le savoir, sa beauté, sa grâce, son animalité en quelque sorte...»
Connaissez- vous quelque chose de plus insupportable qu'un con solennel qui se donne des allures de grand penseur?