Le prêt à...
Dans ce nouveau siècle où tout va vite et où celui qui aime s'arrêter pour flâner et profiter de ce qu'il voit passe, au mieux, pour une immonde feignasse, il est de bon ton de ne pas perdre son temps avec des trucs aussi inutiles que les œuvres complètes de Platon sur la table de chevet du locataire de l'Elysée. Je ne plaisante absolument pas puisque le sus-nommé a déclaré : « Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n'a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne... Le plaisir de la connaissance est formidable mais l'Etat doit se préoccuper d'abord de la réussite professionnelle des jeunes. » Bon, Platon et autres fariboles fossiles étant relégués aux oubliettes de l'Histoire et de la Culture, il faut faire vite... Y'a urgence. C'est la crise. On nous le répète tous les jours...
Alors, pour éviter de perdre du temps, l'homo rapidus a inventé le prêt à... Je vois déjà un sourire poupin se dessiner en filigrane ricaneur sur vos mines goguenardes. J'imagine que vous pensez déjà : prêt-à-porter... Et ben non. Je ne vais m'attarder sur ce concept qui existe depuis des lustres ni me triturer les neurones pour faire de la pub aux marchands de guenilles qui n'ont que foutre de mes récriminations atrabilaires. Il existe bien d'autres moyens de décliner le prêt à... pour ceux qui sont prêts à tout. Si, si... Voyez plutôt.
Pour embellir votre jardin en évitant de contracter un lumbago, les jardineries vous proposent maintenant « Le kit prêt à pousser ». Après avoir jeté à la poubelle vos bêches, râteaux, binette et autres jouets ringards, vous décachetez l'opercule transparent, ajoutez de l'eau et posez le tout en pleine lumière. L'eau va humecter le mélange tourbeux et donner vie aux graines - transgéniques évidemment - qui, quelques jours plus tard se mueront en une magnifique plante. Vous avez les mains propres, votre intérieur est embelli et vous avez maintenant tout le temps de regarder le journal télévisé sur TF1 en passant à table...
A table justement, vous attendent les délicieuses spécialités du « prêt à manger ». Au menu, en entrée, les crêpes fourrées aux champignons de la forêt où la recherche d'une molécule de bolet dans la bouillie marron et insipide pompeusement baptisée « garniture » s'avère aussi infructueuse que celle d'une lueur d'humanité dans le regard d'un pitbull. Pour le plat de résistance, Maître Cuistre vous offre le choix entre une cassolette - en plastique, pas de temps à perdre avec la vaisselle - de ris de veau et ses petits légumes ou un émincé de selle d'agneau aux légumes du soleil. Les mots sont justes. Les légumes sont tellement petits qu'ils sont à peine identifiables et l'agneau est tellement émincé qu'il est quasiment transparent. J'évite le dessert parce qu'avec un tel menu, je sens déjà se pointer les premières nausées inhérentes à l'absorption du « prêt à dégueuler ».
Histoire de se remettre, il vous faut à présent faire une sieste sur votre canapé « prêt à monter » qui, depuis que vous avez réussi à comprendre la notice écrite dans un français proche du serbo-croate traduit par un chinois, trône dans votre salon. Sortez de vos placards les chips, le pop corn, les cacahuètes, et autres délices du « prêt à engraisser » et là, confortablement installé vous êtes prêt à endosser les habits du « prêt à penser » que vous impose le magnifique écran plasma dont vous n'avez pas manqué d'enlaidir votre mur.
Le prêt à penser, plus on vous en sert et plus vous en demandez ! Vous n'êtes pas raisonnables... Ce concept n'est pas innocent : on lit pour vous les livres, on voit pour vous les films, on vous épargne de longues réflexions en vous abreuvant de synthèses sur l'économie, le malaise des banlieues, les difficultés de l'école, la crise dans les hôpitaux, l'allongement tu temps de travail... On vous sert sur canapé des synthèses tellement synthétiques qu'à côté d'elles, même l'interview d'un lobotomisé de la pastèque pousseur de baballe sur gazon passe pour un entretien philosophique.
On vous explique tout, on vous montre tout et, puisqu'on vous le montre c'est vrai donc vous êtes prêt à voter... comme il faut puisque vous savez tout...