Matinée ordinaire
Ce matin-là, les élèves étaient en train de se creuser les méninges sur quelques questions à propos d'un texte de Flaubert. Une vraie galerie de portraits. Il y avait la petite blonde du premier rang qui tirait sur ses couettes pour faire fonctionner sa cervelle ; à côté d'elle la studieuse anxieuse qui fouillait dans sa trousse, mordillait son crayon, plantait ses ongles dans sa gomme en suçant son pendentif. Plus loin, près de la fenêtre et, comme par hasard du radiateur, le rasta avec son bandeau jamaïcain. Il regardait le livre avec un air étonné soit parce qu'il ne l'avait pas complètement lu, soit parce qu'il avait du mal à émerger des nébuleuses psychiques où l'avait plongé le pétard fumé avant de rentrer en classe. Au premier rang, dans la diagonale opposé du rasta, le fou : dehors le thermomètre affichait 5° au dessous de zéro et monsieur était en T-shirt, manches courtes, pantalon de survêtement retroussé au genou, pieds nus dans des baskets. Les autres se marraient, eux qui avaient sorti les anoraks, les bonnets, les écharpes, voire les après-skis pour certaines filles. Celles-là il faudrait les condamner pour détention et usage abusif de panoplie !
Au fond, tout au fond, le couple de présentoirs de quincaillerie se regardait dans le blanc des yeux. Rangée de boucles d'oreille, piercing à l'arcade, au nez et au menton pour monsieur ; boucles d'oreille, piercing aux deux narines, à la langue, et au menton pour madame. Il ne manquait que quelques vis, quelques boulons et autres rondelles pour ouvrir une succursale de Castorama !
Quelques heures plus tard, un appel de détresse déchira l'approximation de silence qui s'était péniblement installée : « Mon stylo vert i' bave... Comment je fais ? » Pas de doute on était bien au pays des nains de jardin, tout droit sortis de leur bac à sable. Celui qui venait de demander ça, sous l'œil amusé et moqueur des deux puces à roulettes qui étaient derrière lui, était une espèce d'ectoplasme blafard qui ne disposait pas de la lumière à tous les étages. En plus, comme il machouillait son crayon avec frénésie - indice qui montrait de manière évidente que les castors étaient intervenus quelque part dans son patrimoine génétique - il avait de l'encre sur la langue, sur les lèvres, sur les doigts... Dommage qu'il n'ait pas été plus grand, il aurait pu faire de la pub pour le maïs Géant Vert... ! Le gnôme vert fut donc invité à quelques ablutions afin de retrouver sa couleur naturelle, une sorte de blanc cassé, quelque part entre l'endive et le navet... Aïe ! Il revint quelques minutes plus tard avec les pattes aussi sales qu'auparavant et de son air ahuri annonça : « J'ai pas pu me laver le savon i' marchait pas. »
Le calme régnait à nouveau, mais c'était sans compter sur un nouvel exploit du blaireau dévoreur de stylos qui fuient : en essayant de changer la cartouche d'encre de son stylo à plume, il venait d'éclater la cartouche qu'il essayait de pousser avec la pointe de son compas... Table, feuilles, trousse furent envahies d'une marée bleue du plus bel effet... En plus d'un cerveau, celui-là, à la prochaine braderie va falloir qu'il essaie de s'acheter des mains...
Non contents de faire dans la couleur, quelques énergumènes de la faune locale, officièrent peu après dans le sonore. Avec fracas, on assista alors à la chute d'une trousse qui, béante, répandit sur le sol un stock hétéroclite susceptible de permettre à son propriétaire de monter une succursale de la papeterie voisine. Il était hallucinant de constater à quel point l'efficacité au travail du propriétaire était inversement proportionnelle à la quantité de matos contenue dans la sus-dite trousse. A ce bruit vint s'ajouter celui de la chute d'un des locataires du fond qui, suite à une rupture soudaine des soudures de sa chaise qu'il utilisait comme une balançoire, venait de rejoindre le sol déclenchant l'hilarité de ses congénères... Le calme revint au bout de quelques minutes, le travail reprit mais le soulagement du maître des lieux fut de bien courte durée puisque ses tympans et ceux de la marmaille furent bientôt vrillés par les hurlements déchirants de la sonnerie qui annonçait une alerte incendie...
« Les misères de la vie enseignent l'art du silence. » SENEQUE