La dame du lac

Publié le par Antine@

        Le sommeil était venu la cueillir en silence, à la frange calligraphiée des pages sur lesquelles elle rêvait. Etrange pouvoir des mots qui, sans qu'elle glisse hors de la chaleur rassurante de son lit, lui offraient ce voyage immobile et inépuisable. Elle posa son livre sur le bois ciré de la table de chevet, entre les revues et la tasse de café dont les motifs chinois brillaient sous la lumière tamisée de la lampe.

         Elle ferma les yeux et se laissa porter. Sur le chemin de tous les mots qu'elle avait lus, elle eut d'abord envie de lui montrer la fabuleuse bibliothèque qu'Umberto Ecco avait imaginé dans Le Nom de la rose. Elle lui montra les parchemins précieux, patiemment enluminés par des mains habiles à dissimuler sous une allégorie ce que les règles religieuses interdisent de dire ou de penser. Il s'émerveilla devant les reliures dont le cuir fauve, gravé de noms magiques, invitait à s'arrêter pour découvrir comment Aristote, par exemple, voyait dans la philosophie la totalité ordonnée du savoir humain.

         Papillon au vol imprévisible, sa pensée franchit d'un coup d'aile les cimes enneigées des Alpes, glissa sur les plaines de Pologne pour se poser près d'un pont, au bord d'un canal gelé de la Venise du Nord : Saint-Pétersbourg. Elle voulait lui montrer le palais Anitchkov, les façades baroques, lui dire les empreintes laissées dans la pierre et le marbre par ces architectes venus de toute l'Europe, empreintes qui aujourd'hui encore fascinent ceux qui, à l'image de Dominique Fernandez, ont su découvrir la chaleur sous les alignements de l'austérité.

         Quittant les paysages de givre et de brillance, elle se laissa porter par les ailes géantes de l'Albatros vers les rivages sulfureux de la poésie de Baudelaire. Des ombres floues dessinaient des visages étranges derrière ses paupières. Des parfums d'absinthe et d'opium l'emportaient vers des contrées inconnues, dans ce pays «barré aux importuns qui ne croient jamais ainsi qu'ils vous importunent...» comme disait Léo Ferré. Elle savoura cette atmosphère un peu lourde, cette moiteur presque tropicale des soirées passées à se rêver, à s'inventer un prochain voyage.

         Ce simple mot «voyage» la ramena d'un coup d'aile vers un homme discret qui poursuit avec talent son chemin de lumière sur le sentier des mots. Elle se souvint de L'Homme arc-en-ciel et surtout du Voyageur magnifique, deux romans d'Yves Simon où chaque page est une respiration profonde et vraie. Lui revenaient aussi en mémoire certaines paroles comme celles de la chanson : A qui pense Gainsbourg? et cette phrase qui, elle l'ignorait encore, allait prendre toute sa signification : «Les rails, les fils, les routes ... j'aime tout ce qui relie les hommes.»

         Sur sa table de nuit, le téléphone sonna une fois et se tut. Vaguement inquiète, elle observait l'appareil et attendait qu'il vibre à nouveau. Seul le silence lui répondait. Et si... Elle n'osait y croire... Là, maintenant, dans le coeur encre mauve de sa nuit, il avait peut-être... Mais alors pourquoi? Et s'il...

         Elle le chercha du bout des doigts sur le satin parfumé de son visage. Pouvait-il, d'où il était, voir comme elle, en ce moment, les teintes pâles de la lune qui amorçait sa course de lumière sur le velours sombre du ciel ? Elle inclina la tête sur son oreiller, s'évertua à reconnaître des formes familières dans les taches sombres des cratères lointains et glissa bientôt dans un sommeil peuplé d'images étranges : un homme marchait au bord d'un lac sur lequel glissait silencieusement une barque vide... une vieille femme, assise sur un banc, jetait des miettes de pain à des oiseaux imaginaires... la surface du lac, miroir liquide ne frissonnait même pas sous les bourrasques de l'automne...

         Il posa sa tête dans ses mains... Etrange sensation que celle d'écrire en se sentant dicté... Et si elle... Il n'osait y croire, et pourtant...

         Il se laissa emporter par les premières notes agiles d'une musique celtique qui, des landes affolées de sa mémoire, faisait naître des images inattendues : une femme étrangement belle, assise dans une barque, glissait silencieusement sur un lac dont les eaux calmes semblaient ignorer les assauts du vent... parvenue près du rivage, elle quitta sa barque et, majestueuse, s'avança pieds nus sur le tapis fauve des feuilles mortes avant de s'asseoir sur un banc... des plis de son vêtement elle sortit un livre et se mit à lire...

         Il s'approcha lentement de la lectrice, osa un regard par-dessus son épaule et constata que toutes les pages du livre étaient blanches. Comme il s'en étonnait, elle lui répondit avec un sourire énigmatique : «Je suis à réinventer...»

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Publié dans Et si c'était ça...

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M
Mince mon commentaire vient de disparaitre ; ce soir c est pas facile d'y apposer des mots... Grrr je repasserai demain...<br /> Entre le rêve et la réalité, tu nous berce vraiment. Même à cette heure tardive, tu nous tiens en haleine. Mais je baille, je vais donc te laisser et te souhaite une bonne soirée.<br /> Bisous amicaux et merci beaucoup pour ces partages au combien plaisant...<br /> Maïlyse
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