Le voyage immobile
Des lambeaux de nuit et de bruit s'accrochaient aux lampadaires de la rue quand elle entra chez elle, désireuse de retrouver cette chaleur, cette odeur particulière des livres entassés sur le bureau, cette lumière douce de la petite lampe dont le pied de pierre blanche s'ornait d'entrelacs compliqués.
Elle sortit d'une grande enveloppe une liasse de feuilles et se mit à lire... à relire. Tous les mots qui défilaient sous ses yeux lui étaient pourtant familiers mais, certains soirs, elle éprouvait un irrésistible besoin de revenir les visiter. Quête d'une émotion tapie là, entre les lignes régulières? Elle n'aurait su le dire.
Posée devant elle, une tasse de thé brûlant attendait. Quelques volutes diaphanes s'en échappaient... Elle but une première gorgée, attentive à la chaleur qui envahissait l'intérieur de son corps. Il lui semblait, dans des moments comme celui-ci, qu'elle devenait soudain capable d'éprouver des sensations inaccessibles le jour, quand la lumière trop crue mène sa chasse impitoyable contre les ombres.
Il la devinait attentive et, pour elle, il laissa aller le mots sans savoir vraimant où ils le conduiraient. C'était une sensation étrange que de les voir se coucher les uns après les autres sur le papier comme une vague éphémère qui vient s'abandonner sur le sable fin d'une plage.
Cette image de la vague, de la marée sans cesse renouvelée le fit sourire. Il pensa à tous ces gens qui ignorent leurs équinoxes intérieurs et qui meurent sans avoir connu l'enivrante promenade sur les chemins de l'imprévisible.
Comment allait-elle vivre ce nouveau voyage? Qu'attendait-elle de ces mots qui fuyaient, imprévisibles, au bout de ses doigts? Il remisa toutes ces questions inutiles dans le grenier provisoire du silence et poursuivit son voyage.
Il la ressentait parfois comme un vitrail mystérieux qui laisse filtrer la lumière sans pour autant livrer le secret de ses harmonies de couleur, de cette géométrie particulière qui mêle le clair et l'obscur, le terrestre et le spirituel, l'humain et le divin. Quand le silence a cette qualité rare des nuits profondes, tout devient possible, tous les voyages sont permis sous les ailes complices des cieux étoilés.
Voyage inattendu... Plages inconnues... Et si ce soir...
Elle arrêta sa lecture pour prendre une nouvelle gorgée de thé et relut l'évocation des vitraux... Peut-être y avait-il, en effet, une autre lecture de ces murs de couleur? Peut-être existait-il, au-delà des apparences, une autre face des choses et des êtres qui ne se dévoile qu'aux instants rares et sublimes d'une complicité particulière? Elle n'aurait pas su l'expliquer mais elle en était à présent persuadée.
Et si ce soir...
Il reprit ces mots comme un navire cherche la passe pour entrer au port, comme la main se tend pour écrire le mot juste d'où naîtront les frissons sur sa peau en émoi. Elle eut cette impression douce que les mots venaient se glisser en elle comme une invitation à l'abandon, au partir... Oserait-elle?
Oserait-il?
Toujours ces points d'interrogation sur nos lignes de vie, comme une ponctuation attentive de nos désirs... Et ces points de suspension comme une porte entrouverte sur l'inconnu, sur l'imaginaire, sur le mystère.
Dire cette affolante montée de nos marées intimes sans en trahir la beauté, la pureté. Chercher dans les méandres du vocabulaire l'harmonie de voyelles et de consonnes qui sera le miroir fidèle de nos envols vers cette fantastique éternité de l'instant.
Il se rendit compte que voyelles et consonnes étaient féminines alors que mot était masculin. Tout était là. Pourquoi vouloir nier l'évidence. Il n'y avait pas d'autre issue que de chercher sans cesse l'harmonie des mots, des couleurs pour dire cette incroyable alchimie des êtres.
Elle sentit monter en elle l'étrange besoin de s'abandonner à la marée des mots, de laisser venir sur ses plages intimes les vagues silencieuses des caresses inventées pour commencer le voyage vers cet ailleurs qui la fascinait.
Elle posa ses regards sur les ombres de la nuit et ferma ses paupières sur le ciel étoilé de son voyage intérieur.