Impressions véntitiennes
Une pluie fine dentellait de larmes transparentes les fenêtres du salon. Il ne savait plus depuis quand il était là, les yeux perdus sur cette lande sauvage où couraient les frissons désordonnés du vent.
Fugitif un rayon de soleil écarta la lourdeur sombre des nuages, la surprit en venant se poser sur la porcelaine fine de ses bras.
Il la savait présente, attentive, depuis qu'elle cueillait sur ses lèvres les mots qu'il ne retenait plus. Il eut envie d'écrire, de lui écrire... de l'écrire...
Elle fixa la lumière tremblante de la bougie et ferma les yeux. L'empreinte lumineuse et changeante l'emporta vers le souvenir de sa longue nuit passée... Elle ne savait plus, abîme de perplexité, s'il lui avait conté cette mystérieuse histoire entre il et elle ou si elle l'avait rêvée. Elle tentait de se persuader que tout ceci n'était qu'une hallucination émotionnelle partagée, mais pourtant elle l'avait reconnu...
Avait-elle décacheté précautionneusement chacune de ses lettres? S'était-elle imprégnée de chaque mot dont l'empreinte frissonnante parcourait encore sa peau?
Elle s'arrêta sur le fait qu'une telle osmose ne pouvait, en aucune manière, être le fruit du hasard. Ils avaient déjà foulé les allées enchanteresses de Brocéliande, se croisaient à présent sur les méandres d'un fleuve de mots. Se recroiseraient-ils bientôt pour aller...
Cette nuit, elle prenait conscience qu'elle avait toujours eut besoin de certitudes profondes qui devaient d'une certaine manière la rassurer. Mais avait-elle besoin d'être rassurée ?
Elle se laissait bercer par cette douce méditation...
Elle se laissa surprendre par la lumière qui filtrait à travers les persiennes. Il faisait beau sans doute... Il fallait qu'elle sorte... Pour aller où ? Elle connaissait tous les sentiers de la campagne environnante. Et si aujourd'hui, justement aujourd'hui, elle en découvrait un autre. Irrésistiblement, elle enfourcha son vélo et prit le chemin du bord de mer. Il faisait déjà chaud pour un petit matin, elle transpirait. Comme à son habitude, elle fit une halte sur son banc qui surplombait l'océan. Encline à la rêverie que lui inspirait ce paysage, elle se demanda ce qu'elle faisait là, assise sur ce banc à une heure aussi matinale. Soudain, elle se sentit aspirée par le temps qu'elle percevait comme suspendu...
Elle ferma les yeux et crut percevoir, à un souffle léger de l'air sur ses épaules, une présence... Elle allongea les bras sur le dossier du banc et offrit son corps à la caresse du vent marin. Elle savourait la douceur infinie de cette course invisible sur sa peau... Et si... Elle tendit les bras derrière sa nuque et croisa ses mains loin derrière elle... Il lui sembla être revenue sur une plage familière... Plus rien n'existait autour d'elle...
Il la devinait toute proche : le délicieux frisson qui parcourait ses épaules lui en apporta la confirmation muette... Il quitta son bureau et s'abandonna à une rêverie étrange... Il marchait au bord d'une falaise dominant l'océan... Une femme d'une étrange beauté était assise sur un banc... Il s'arrêta pour contempler les lignes fluides de son corps que le vent dessinait en plan flou sur le bleu du ciel. Il avança encore un
peu et poursuivit son chemin, ému par tant de beauté, tant de pureté, tant de simplicité... Alors qu'il était déjà loin, il lui sembla que le vent portait jusqu'à lui ces mots : "Je vous attendais..." Il ne sut s'il devait se retourner...
Elle crut entendre au loin : «Ne résiste pas, aie confiance...» telle fut la recommandation qui lui vint, petite musique intérieure ou complicité du paysage... Un fluide chaud emplit sa poitrine ; elle savait qu'elle devait se retourner, lui faire un signe, et pourtant elle restait là, recroquevillée sur son banc. Une vague déferlante arriva : «Est-ce qu'il la reconnaîtrait, malgré toutes ces années ?... Et il, avait-il changé? Qu'attendait-il d'elle? Le jour était-il le bon?...» Elle voulut se dérober mais ne put résister à cet appel du vent sur sa peau, à cette mouvance liquide de la mer qui l'appelait. Elle se leva et marcha sur ses pas. Elle n'avait plus peur. A présent elle savait, elle se souvenait... Quand elle fut à sa hauteur, sans même détourner son regard, il prit sa main. Elle laissa glisser la sienne contre cette paume qu'il lui sembla reconnaître. Et pourtant... Ils descendirent un sentier rocailleux qui menait à une étroite crique de sable. Sans prononcer un mot pour ne pas rompre le charme des épousailles du silence et de la mer, ils unirent leurs regards à l'ondulation des vagues. La musique et la mer, les parfums et le vent, le mystère et la connaissance les portèrent l'un vers l'autre... Elle frémit quand il posa sa main dans le nid chaud de sa nuque et il lui sembla qu'elle attendait cette caresse depuis si longtemps...
Elle tremblait de tout son être. D'un seul coup, elle fut comme aspirée par son regard, ce regard si plein de reconnaissance qu'elle attendait depuis toujours. Leurs deux âmes s'enveloppèrent dans cette intime conviction : ils avaient toujours été, et ils seraient toujours...
La flamme de la bougie vascillait, leur faisant découvrir cet endroit qui à leurs yeux redevenait si familier. Il y avait longtemps dans cette chambre du Grand Hôtel de Cabourg, ils s'étaient aimés et désaimés ensuite. Ils se souvenaient de leurs moments d'intime complicité, de leurs petits matins où ils se précipitaient ensemble à la fenêtre pour y redécouvrir leur mer, comme ils disaient. De leurs longues heures passées dans la salle de bain où, adossé à la porte, il lui faisait lecture de ses derniers écrits pendant qu'elle prenait son bain. Se rapprochant du lit, ils crurent reconnaître les empreintes encore dessinées de leurs étreintes. Elle ne put retenir ses larmes... Il lui murmura à l'oreille que tout cela faisait désormais partie du passé, et pourtant des regrets perlaient à la frange de ses mots. Elle voulait se souvenir de leur premier rendez-vous dans les Jardins du Palais Royal, où elle l'avait attendu en rêvant sur son banc. Il était en retard... Son coeur palpitait, mêlant l'inquiétude à l'ecitation de le revoir enfin... De loin elle l'aperçut. Un détail féminin et néanmoins sordide lui traversa l'esprit : elle était entièrement vêtue de bleu. Aimait-il le bleu? Quelle importance... Ils partirent pour un nouveau voayge de mots ; il lui raconta son nouvel enthousiasme pour Georges Perec, magicien des mots et des images... Elle buvait ses paroles. Leur pudeur retint au large les marées brûlantes de leur harmonie profonde. Pourtant , il désirait plus que tout, l'emporter avec lui dans son labyrinthe de l'autre temps. Il savait que c'était Elle qu'il avait déja croisée dans ce jardin ou dans un autre... Le temps s'arrêta... Où étaient-ils?
A une vibration indéfinissable de sa peau, il sut qu'elle pensait à lui. Il chercha dans les formes effilées de sa plume, dans les nuances de l'encre, dans les parfums sauvages qui l'environnaient, les mots de ses prochains mystères.
Il laissa sa plume partir pour un voyage de douceur. C'est aux lacs profonds des Pyrénées qu'il emprunta la quiétude de ses regards. Sa plume se fit oiseau pour se poser tout contre son visage ; satin d'un pétale de rose ou velours mystérieux d'une tenture vénitienne? Venise... Il eut envie de l'y conduire... Et si... Elle... Palais somptueux de son imaginaire toujours en partance. Il s'avança... Elle l'accueillit.
La lumière rasante qui déclinait lentement sur la lagune posa un reflet opaline sur sa poitrine offerte aux vagues de ses mains où coulait la confiance. Mouvance liquide du voyage initiatique dans les corridors pourpre du palais de leurs désirs exacerbés... Offrande... Elle prit son visage entre ses doigts, s'arrêta sur le tulle fragile des paupières, imaginant ses yeux dans les derniers reflets du soir sur les torsades transparentes de la lampe de chevet. Quête muette de leurs mains... Attente fiévreuse... Il s'enivrait du parfum de sa peau nue et le voyage de ses lèvres lui ouvrit la porte qu'elle croyait avoir oubliée. Elle sentit qu'il l'attendait... Maintenant... Comme on sort d'un long sommeil elle s'ouvrit à lui. Elle suivit sans écarter le rideau de ses longs cils, les empreintes chaudes de ses baisers. Allait-il?... Espérer... Craindre... Quand elle sentit ses lèvres attentives s'approcher de son intime source elle s'abandonna. Il goûtait avec délice, aux rivages finement dentelés de ses plages secrètes, les vagues de son désir. Comme une fleur qui espère le jour, elle posa ses mains sur son delta de velours pour mieux s'offrir... Osmose... Métamorphose... Se fondre à l'autre pour mieux le ressentir... L'ondulation de ses reins se fit invitation au partage. Il frissonna quand il sentit sa main se refermer sur lui pour l'attirer vers le velours chaud de sa bouche impatiente... Fusion de l'eau et du feu dans la ronde éternelle des corps... Donner... Se donner... Elle sentait monter au plus profond d'elle-même les vagues ensorceleuses de son prochain plaisir et ses lèvres se firent plus avides. Quand elle perçut les premiers signes de son envol vers les étoiles de leur nuit de feu, elle se tourna doucement, saisit ses poignets et son attente fiévreuse vint lentement se poser sur lui. Elle ferma les yeux pour mieux le sentir glisser en elle. Au balancement affolant de ses hanches, il sut qu'elle était maître du jeu. L'écouter... L'attendre... La ressentir afin de mieux la rejoindre... Il ne pouvait plus penser... Elle le cherchait, l'attirait, le conduisait vers l'imminente fusion... «Maintenant...» ses lèvres jusque là muettes laissèrent échapper ce gémissement tant attendu... Ils s'abandonnèrent à la marée d'équinoxe de leur plaisir commun. Elle se serra pour le garder en elle et s'allongea lentement comme révérence du soleil aux eaux de la lagune.