Intimité

Le silence avait posé son voile blanc sur les mots en attente, sur les phrases en partance qui restaient ancrées au port de sa mémoire. Elle voulait écrire, en éprouvait le besoin mais le navire de son imaginaire ne parvenait pas à larguer les amarres. Elle savait les vents favorables à ses désirs de voyages et pourtant elle restait là, dans les eaux tranquilles et rassurantes de ce port de hasard.
C'est sur les mots diaphanes de cette nouvelle page qu'elle avait, ce soir-là, eu envie de le conduire... Glisser sous ses yeux les perles fines de l'imprévisible et rejoindre les rives immaculées de leur communion, de leur fusion inexplicable et muette.
Elle aurait voulu lui traduire les silences qui s'archivaient au fil du temps dans les allées sinueuses de sa mémoire, lui faire partager les regards qu'elle retenait involontairement au parvis fragile de ses paupières mi-closes. Elle aurait voulu tisser des guirlandes dont chaque mot aurait été une perle de cette pluie bienfaisante qu'elle cueillait parfois sur le satin de sa rose lorsque sa main s'y glissait.
Tant de mots en partance vers les rivages inconnus de leur devenir... Tant de silences ancrés aux plages incertaines de leur présent... Tant de... Et si...
Il y avait déjà... Il était inutile de compter... Tous deux savaient maintenant qu'ils étaient présents l'un à l'autre depuis bien longtemps, avant même qu'ils ne le sachent, un peu comme si cela était écrit quelque part, sur les pages mystérieuses du grand livre.
Elle parcourait les rues illuminées de la ville ; dans sa mémoire flottaient encore les notes enchanteresses du concert auquel elle venait d'assister. Des phrases entières d'une sonate de Scarlatti dansaient en folle farandole à l'unisson des lumières scintillantes.
Magie des mots. Au moment où elle écrivait ces lignes, où elle les relisait avant de composer les suivantes, elle sentait la chaleur de son désir devenir de plus en plus intense. Un trouble profond l'envahissait. Ressentirait-il la même chose lorsque glisseraient sous ses yeux les lianes de ses mots? Ces derniers auraient-ils les reflets nacrés des perles de cette douce rosée qui glissait à présent sur les rivages ombreux de son intime vallée ? Parviendrait-elle à lui transmettre ces vagues intérieures dont la marée venait mourir en caresses sur la plage chaude de sa peau nue? Ce qui était étrange, c'est qu'elle n'avait pas besoin de le connaître physiquement pour se laisser aller vers son désir ; c'était un peu comme si, dégagés de certaines contingences, les mots lui permettaient de toucher non pas son corps, mais l'essence même de leur relation, de leur fusion entre sensibilité et féminité...
A chaque nouvelle phrase, elle sentait les vagues de chaleur qui montaient en elle et ne put s'empêcher d'imaginer leur écho en lui. Cela lui sembla d'autant plus naturel que ces vagues qui la frôlaient, l'emportaient à présent, étaient nées de lui, de son désir de vivre par les mots des instants forts et particuliers.
Devait-elle lui dire qu'elle venait de s'arrêter quelques instants pour relire ce qu'elle venait d'écrire. Devait-elle lui avouer qu'en relisant, elle avait laissé aller une de ses mains entre les pans de son peignoir, vers cette douce chaleur. Elle avait senti sous ses doigts les premières gouttes de cette pluie du désir qui rend les caresses encore plus douces, plus humides. Quels mots employer pour lui dire cette rosée fine et douce qui... ? Devait-elle lui dire qu'elle avait fermé les yeux, simplement pour essayer de ressentir l'écho de ses mots sous ses yeux, en espérant qu'ils seraient assez justes pour qu'il éprouve, à son tour, le désir de la rejoindre en laissant, lui aussi, aller sa main pour ouvrir le chemin vers ces rivages enivrants où le corps exulte.
A ce point elle ne savait plus si elle devait continuer à écrire... Elle avait envie de continuer à lui dire par les mots cet étrange désir qui avait vu le jour entre les salons du Grand Hôtel de Cabourg, les quais de la Seine, les promenades dans la forêt voisine... et, en même temps, elle avait peur que ce qu'elle écrivait ne soit pas l'écho qu'il attendait...
S'insinua alors en elle la peur de briser le charme du voyage qui les avait conduits de Saint Pétersbourg aux landes mystérieuses de la côte bretonne, des sentiers magiques de Brocéliande aux salons fauves des palais de Venise... Elle éprouvait profondément le désir de continuer à écrire pour lui donner cette force qu'elle puisait dans leurs promenades sur le sentiers des mots où ils fusionnaient dans un mystère inexplicable... Etait-il prêt ? Elle ne le savait... Son émoi était très fort... Mais les mots lui manquèrent pour l'inviter dans cette clairière magique où vibrait cette mystérieuse alchimie des êtres... Par respect pour lui, parce qu'elle tenait à ne pas ternir la beauté de leur échange, elle murmura simplement : «Je t'attends...»
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