Ombres et lumière...

Depuis qu'il avait posé ses regards sur l'horizon mouvant des mots en attente, chaque jour qui passait était porteur d'images, de voyages, de possibles évasions vers un inconnu fascinant. En écrivant ces premières lignes de la soirée, s'il ne savait pas encore où elle le surprendrait, il savait qu'elle était là, dans ces ombres complices que la nuit pose délicatement sur les contours trop simples que le jour accorde aux choses et aux êtres.
Imprévisible, elle arriva ce soir-là sur les accents séculaires d'une mélodie irlandaise. Les notes agiles, porteuses des parfums lourds et ambrés des pubs, enveloppaient sa silhouette de ces sinuosités floues des brumes qui s'attardent sur les collines verdoyantes. Il la regarda danser dans le grand salon où les lumières dessinaient sur le murs les ombres tentaculaires des plantes.
Quand la musique s'arrêta, elle poursuivit sa danse, sculptant sur l'espace les contours éphémères de ses sensations intérieures. Il aurait voulu qu'elle ne s'arrête pas pour pouvoir encore contempler le silencieux dialogue de son corps et de la lumière. Comme si elle avait deviné ce qu'il attendait, le pinceau fluide de son corps écrivit des notes d'ombres et de lumière sur la partition en attente de ses désirs. Ses mains tendues encadraient un visage invisible, glissaient fébrilement avant de s'allonger sur les boucles fauves du tapis où ses doigts se refermaient comme les serres avides d'un oiseau de proie.
Il était fasciné par cette mouvance, par cette fluidité, par cette féminité qui atteignait les rivages affolants de la grâce. Il lisait dans ce ballet silencieux tout ce que les mots ne parvenaient pas à dire. Sa main était un oiseau dont l'ombre venait caresser son visage attentif avant de se poser sur les siennes réunies sous son menton dans un geste proche de la prière. N'y avait-il pas d'ailleurs de la vénération dans cette contemplation éperdue de ce qu'elle lui offrait? Quand la grâce du corps et la pureté du geste se conjuguent, il naît des instant qui s'élèvent vers le sacré originel.
Elle sentait son regard posé sur elle comme une douce chaleur, comme une invitation muette à poursuivre son dialogue silencieux avec la lumière. Elle allait et venait, s'agenouillait, les bras levés vers la lumière, s'allongeait sur le tapis, le visage dissimulé au creux des mains, se relevait pour onduler à nouveau, les yeux toujours fermés.
Il se demandait quelle perception mystérieuse lui permettait de trouver ses repères, d'éviter les meubles, de contourner en les frôlant à peine les plantes qui donnaient à la pièce un aspect de serre tropicale.
Laissant libre cours à ses émotions intérieures, à son imagination aussi, elle continua à dessiner dans l'espace les méandres affolants de ses désirs. Tout son corps était devenu le messager de ce qu'elle voulait lui dire et que les entraves du vocabulaire l'empêchaient parfois d'exprimer. Tout en dansant, elle dénoua lentement la ceinture qui retenait sa longue tunique de soie beige. Apparurent alors, comme une invitation au voyage, les fuseaux infinis de ses jambes souples. Le jeu des ombres et de la lumière devint encore plus intense quand, tournant sur elle-même, elle dévoilait en un instant qu'il aurait aimé retenir, les contours sombres de son ventre.
Elle devinait son émoi et cette perception qu'elle avait de ses plus intimes réactions inspirait ses pas. Naissaient de cette danse inattendue des visions d'espace lointains baignés de chaleur qu'il imaginait quelque part dans les montagnes du nord de l'Afrique, des parfums de poivre et de cannelle venus d'Orient, les couleurs chaudes et vives des tissus indiens. Elle devenait son voyage.
Elle avait la force du torrent qui court entre les arêtes vives des rochers, le mystère du silence dont la caresse donne vie à la profondeur des sous-bois. Elle était la plage déserte en attente de la marée prochaine, la lande frissonnante sous le vent venu de rivages invisibles.
Les mots et les images se bousculaient derrière ses paupières mi-closes quand elle se laissa aller contre lui. Il ferma les yeux pour s'enivrer de son parfum.
Elle l'espérait. Elle espérait... Un sourire se dessina lentement sur ses lèvres fines quand elle perçut la danse de ses mains sur le satin fiévreux de son attente.
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