Alchimie
Devant la page blanche et muette de l'absence, elle avait eu froid. Elle redoutait ce silence inhabituel... son silence. Mille suppositions venaient, petites aiguilles glacées, s'insinuer au plus profond d'elle-même et répandre leur message de givre sur la chaleur de son feu intérieur.
Où était-elle? Il la sentait si loin en ces soirs de silence obligé, quand il cherchait désespérément le repos aux confins douloureux de ses sommeils fracturés. Des images folles venaient battre contre les portes closes de ses yeux perdus. Et pourtant... Rien n'avait changé, il en était certain. Retrouver au plus vite l'envie de voyage, l'envie d'écrire, de l'écrire pour retrouver sous les rondeurs chatoyantes des voyelles les courbes harmonieuses de son corps.
En posant à nouveau ses doigts sur les touches dociles, il sentit qu'elle était là, attentive et secrète à sa moindre respiration. Elle avait des choses et des êtres une perception aiguë, une sorte de sixième sens exacerbé, privilège rare par la pureté offert. La retrouver... A nouveau l'imaginer, la «réinventer».
Elle dessinait, sur son chemin pavé de mots, par les éclats inattendus de ses regards, les plages de leurs prochains voyages. Voyageur assoiffé, il buvait à la source vive de ses désirs l'élixir envoûtant qui, de chaque pensée, faisait un voyage vers les plages apaisantes du partage.
A cet instant précis, il l'imaginait dans les allées secrètes d'une forêt profonde. D'un pas régulier elle foulait les allées, posant du bout des doigts une caresse distraite sur la dentelle émeraude des fougères. Elle se laissait aller à sa rêverie au point d'oublier le paysage, attentive à ses seules sensations. Le parfum de la terre humide lui donna l'envie primitive de s'allonger sur la mousse de ce sous-bois, une manière peut-être de retrouver une osmose oubliée avec la terre nourricière. Cette idée d'une pureté primitive l'habitait depuis longtemps. Elle se demanda s'il éprouvait lui aussi les mêmes sensations un peu folles, s'il vivait ces mêmes élans vers un horizon virginal où tout devenait possible... Elle s'assit au centre d'une clairière de chênes baignée de lumière douce et se souvint...
En posant avec précaution les mots sur sa page, il cherchait dans les méandres de sa mémoire ce qui l'avait conduit vers elle. Etait-ce bien nécessaire de chercher à expliquer cette inexplicable alchimie des êtres? Etait-il nécessaire de vouloir comprendre cet indicible bonheur qui défie le temps et abolit les distances? Il avait le sentiment étrange et pourtant très profond qu'elle avait toujours été là, qu'elle avait attendu patiemment la saison idéale pour renaître en lui.
Elle avait depuis longtemps la conviction d'une étrange qu'il était son jumeau d'un autre temps, hors des sentiers étouffants des explications rationnelles.
Leurs désirs mutuels composaient depuis longtemps leur symphonie intérieure. Elle se plaisait à parcourir les allées de leur enfance imaginaire dans leur maison si pleine de musique, quand, le dimanche, leur grand mère jouait des sonates de Scarlatti, et qu'ensuite leur mère sortait de son étui son violoncelle et jouait Bach. Ils se laissaient bercer dans cette impression harmonieuse, et se murmuraient à voix basse que «quand ils seraient grands, lui écrirait la musique et qu'elle la jouerait...»
Le cri lointain d'un oiseau la tira de sa rêverie. Elle se leva, encore toute empreinte des couleurs et des parfums de cette enfance, et rentra chez elle avec cette sensation bouleversante qui naît lorsqu'on se promène sur la frontière mouvante du rêve et de la réalité.
Quand elle ouvrit la porte, sur la table du salon, elle fut surprise de découvrir qu'une boîte bleue enrubannée y avait été déposée. Elle en tira une carte, où étaient écrits ces mots "A l'Unique...". D'emblée, elle reconnut sa plume élégante et s'empressa de délier le ruban qui lui laissa entrevoir enfin, le titre du manuscrit tant espéré... Sans plus attendre, tremblante, elle ouvrit la première page, s'attarda sur la date qui figurait en haut de cette première feuille... Ses yeux s'embuèrent d'une émotion qui, telle une marée bienfaisante, envahissait inexorablement tout son être...
Elle s'allongea sur le canapé, butina les pages comme une abeille avide. Les mots glissaient sous ses yeux ; il lui sembla même que leur saveur douce coulait à présent dans sa gorge émue... Sa peau frissonna sous la caresse des mots. Il était là... Les images se bousculèrent sur l'écran fragile de ses paupières mi-closes et l'emportèrent dans un tourbillon de couleurs, de parfums, de désirs aussi... Jamais peut-être elle ne s'était sentie si proche de lui car, à cet instant précis, devenaient étrangement palpables toutes les sensations qu'il avait éprouvé en écrivant... Elle se laissa porter par ces vagues de lumières et de chaleur qu'il savait si bien faire naître en elle... Elle eut soudain très envie qu'il soit là sans toutefois y être vraiment, comme le soir où leurs mots les avaient conduits vers les rivages envoûtants d'un plaisir inattendu...
Pour cette chaleur qui naissait au plus profond d'elle-même depuis qu'elle avait commencé sa lecture, pour cette fragilité affolante de la précision des mots, pour ces échos inattendus d'un partage absolu et pour être, à cette heure particulière de leurs nuits parallèles, le point d'orgue de leur harmonie, elle ferma les yeux et s'abandonna à sa rêverie.
Où était-elle? Il la sentait si loin en ces soirs de silence obligé, quand il cherchait désespérément le repos aux confins douloureux de ses sommeils fracturés. Des images folles venaient battre contre les portes closes de ses yeux perdus. Et pourtant... Rien n'avait changé, il en était certain. Retrouver au plus vite l'envie de voyage, l'envie d'écrire, de l'écrire pour retrouver sous les rondeurs chatoyantes des voyelles les courbes harmonieuses de son corps.
En posant à nouveau ses doigts sur les touches dociles, il sentit qu'elle était là, attentive et secrète à sa moindre respiration. Elle avait des choses et des êtres une perception aiguë, une sorte de sixième sens exacerbé, privilège rare par la pureté offert. La retrouver... A nouveau l'imaginer, la «réinventer».
Elle dessinait, sur son chemin pavé de mots, par les éclats inattendus de ses regards, les plages de leurs prochains voyages. Voyageur assoiffé, il buvait à la source vive de ses désirs l'élixir envoûtant qui, de chaque pensée, faisait un voyage vers les plages apaisantes du partage.
A cet instant précis, il l'imaginait dans les allées secrètes d'une forêt profonde. D'un pas régulier elle foulait les allées, posant du bout des doigts une caresse distraite sur la dentelle émeraude des fougères. Elle se laissait aller à sa rêverie au point d'oublier le paysage, attentive à ses seules sensations. Le parfum de la terre humide lui donna l'envie primitive de s'allonger sur la mousse de ce sous-bois, une manière peut-être de retrouver une osmose oubliée avec la terre nourricière. Cette idée d'une pureté primitive l'habitait depuis longtemps. Elle se demanda s'il éprouvait lui aussi les mêmes sensations un peu folles, s'il vivait ces mêmes élans vers un horizon virginal où tout devenait possible... Elle s'assit au centre d'une clairière de chênes baignée de lumière douce et se souvint...
En posant avec précaution les mots sur sa page, il cherchait dans les méandres de sa mémoire ce qui l'avait conduit vers elle. Etait-ce bien nécessaire de chercher à expliquer cette inexplicable alchimie des êtres? Etait-il nécessaire de vouloir comprendre cet indicible bonheur qui défie le temps et abolit les distances? Il avait le sentiment étrange et pourtant très profond qu'elle avait toujours été là, qu'elle avait attendu patiemment la saison idéale pour renaître en lui.
Elle avait depuis longtemps la conviction d'une étrange qu'il était son jumeau d'un autre temps, hors des sentiers étouffants des explications rationnelles.
Leurs désirs mutuels composaient depuis longtemps leur symphonie intérieure. Elle se plaisait à parcourir les allées de leur enfance imaginaire dans leur maison si pleine de musique, quand, le dimanche, leur grand mère jouait des sonates de Scarlatti, et qu'ensuite leur mère sortait de son étui son violoncelle et jouait Bach. Ils se laissaient bercer dans cette impression harmonieuse, et se murmuraient à voix basse que «quand ils seraient grands, lui écrirait la musique et qu'elle la jouerait...»
Le cri lointain d'un oiseau la tira de sa rêverie. Elle se leva, encore toute empreinte des couleurs et des parfums de cette enfance, et rentra chez elle avec cette sensation bouleversante qui naît lorsqu'on se promène sur la frontière mouvante du rêve et de la réalité.
Quand elle ouvrit la porte, sur la table du salon, elle fut surprise de découvrir qu'une boîte bleue enrubannée y avait été déposée. Elle en tira une carte, où étaient écrits ces mots "A l'Unique...". D'emblée, elle reconnut sa plume élégante et s'empressa de délier le ruban qui lui laissa entrevoir enfin, le titre du manuscrit tant espéré... Sans plus attendre, tremblante, elle ouvrit la première page, s'attarda sur la date qui figurait en haut de cette première feuille... Ses yeux s'embuèrent d'une émotion qui, telle une marée bienfaisante, envahissait inexorablement tout son être...
Elle s'allongea sur le canapé, butina les pages comme une abeille avide. Les mots glissaient sous ses yeux ; il lui sembla même que leur saveur douce coulait à présent dans sa gorge émue... Sa peau frissonna sous la caresse des mots. Il était là... Les images se bousculèrent sur l'écran fragile de ses paupières mi-closes et l'emportèrent dans un tourbillon de couleurs, de parfums, de désirs aussi... Jamais peut-être elle ne s'était sentie si proche de lui car, à cet instant précis, devenaient étrangement palpables toutes les sensations qu'il avait éprouvé en écrivant... Elle se laissa porter par ces vagues de lumières et de chaleur qu'il savait si bien faire naître en elle... Elle eut soudain très envie qu'il soit là sans toutefois y être vraiment, comme le soir où leurs mots les avaient conduits vers les rivages envoûtants d'un plaisir inattendu...
Pour cette chaleur qui naissait au plus profond d'elle-même depuis qu'elle avait commencé sa lecture, pour cette fragilité affolante de la précision des mots, pour ces échos inattendus d'un partage absolu et pour être, à cette heure particulière de leurs nuits parallèles, le point d'orgue de leur harmonie, elle ferma les yeux et s'abandonna à sa rêverie.
Publicité