Complicité

Publié le par Antine@

    Mille mots s'étaient donné rendez-vous dans les faubourgs de son imagination à cet instant précis où elle prenait la plume. Cette affluence d'idées, cette marée d'images devaient envahir la page blanche... Libération... Riche de toutes les sensations qu'il déposait en elle comme les perles patientes d'une rosée bienfaisante, elle se laissa porter par la mouvance familière du flot. Des embruns de voyelles lui rappelèrent la plage de Cabourg ; les bras diaphanes d'un vent venu du large la firent frissonner. Elle savait qu'il était là et sa plume impatiente arpentait les méandres mystérieux du vocabulaire pour mieux le retrouver... Elle le savait, il lui suffisait d'attendre.
    Depuis un soir de février de cette année-là, chaque samedi vers vingt heures, elle se rendait rue de la Paroisse à Versailles. Elle y retrouvait le professeur de piano, qui  inlassablement lui répétait ; «Vos gammes ! Vos gammes !» Voilà des mois qu'elle écoutait d'une oreille distraite ces récriminations mais elle savait intimement que jamais elle ne pourrait se réconcilier avec ce solfège-là. Elle eut un sourire en songeant à cette phrase qu'elle aimait tant : «Ce qui est programmé m'ennuie.» Alors, elle continuait à jouer avec son oreille qu'elle pensait musicale, même si son professeur lui, semblait plus sceptique.
    Peut importait qu'elle eût ou non l'oreille musicale, qu'elle n'arrive pas à trouver la juste cadence, elle jouait et rejouait Chopin et Brahms, se laissant emporter par l'harmonie des notes et la rondeur des accords.
    Elle se dirigea vers la sortie ; son regard comme à l'habitude s'arrêta sur le tableau d'un homme d'un âge certain à l'aspect sombre et austère. Ce devait être, sans doute, son père ou son grand-père, tous deux, bien entendu, des mélomanes avertis se disait-elle.
    Il échangèrent les quelques formules d'usage et se séparèrent.
    Elle ouvrit la porte cochère, enfourcha son vélo, la tête encore pleine de cette musique gracieuse et constata que la nuit était douce. Comme il aurait aimé cette moiteur de l'air pensa-t-elle. S'arrêtant sur le bas-côté pour renouer ses cheveux, elle leva les yeux au ciel et découvrit que la lune était pleine. Elle ne pouvait pas se résigner à rentrer immédiatement. Elle fit demi tour, emprunta le grand boulevard qui l'amena face du château.
    Elle se laissa aller sur un banc anonyme. Le leur avait disparu... Elle admirait ce site majestueux nimbé des teintes diaphanes de la lune. A ce moment précis, elle aurait aimé remonter le temps... Elle frissonna...
    Elle posa ses yeux quelque part sur la majesteuse façade... Elle le voulait présent à son désir immédiat de partage pour lui dire la beauté des couleurs, l'alignement parfait des pierres, cet imperceptible frisson de la nuit qui donne aux choses et aux êtres une autre dimenson...leur vraie dimension, peut-être.
    A cet instant précis elle ne savait plus si c'était la douce clarté de la lune qui tombait en écharpe de soie sur ses épaules ou si c'était son regard. Elle ferma les yeux pour plonger au plus profond de ce mystère qui les unissait l'un à l'autre, au plus profond de cette alchimie affolante des mots. Elle avait un besoin presque physique de le lire. Les méandres sinueux des mots devenaient le miroir de leur histoire, un miroir magique dans lequel ils se révélaient l'un à l'autre.
    Il aimait cette manière douce qu'elle avait de lui suggérer des images. Il l'attendait...
    Un soir de brume-rêve et de grand vent mouillé où les feuilles affolées posaient sur la campagne les caresses douces d'une fin d'été fiévreuse, à ce frisson de l'air qui parvenait jusqu'à lui, il sut qu'elle était là, toute proche. Il la devinait et n'osait pourtant pas se retourner. Debout devant la fenêtre entrouverte, il voulait encore l'attendre.
    Elle avait confiance ; elle savait qu'il ne se retournerait pas. Alors, écartant le col de sa chemise, elle posa lentement ses mains sur ses épaules. Frisson. Evidence. Il sentait les marées envoûtantes de sa respiration tout contre son dos, équinoxe impalpable et pourtant si proche. Elle l'entourait maintenant de ses bras, laissant courir ses mains le long de son corps. Nul besoin de voir le visage pour savoir, pour ressentir l'autre, pour s'ouvrir à cette douce chaleur.
    Il eut envie de... Son murmure devint soupir de plaisir à cet instant où il lui sembla qu'elle parvenait à deviner ses plus profonds émois. Ses mains s'envolèrent encore plus bas, épousèrent délicatement les contours de son désir. A la fois douce et brûlante,  paisible puis orageuse, à la fois tendre et violente, elle cheminait avec lui sur ce sentier de lumière qui les conduisait au plaisir. Le temps complice s'était aboli et quand il ouvrit les yeux, au petit matin, il s'émerveilla de la couleur feu des feuilles de l'automne, bercées, soulevées, emportées par les vagues invisibles du vent.

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Publié dans Et si c'était ça...

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M
Bonsoir Antine@C'est une douce mélodie tes mots, on plonge en son air charmant presque envoutant ; c est une douce complicité que voilà.Ce sentier de lumière est merveilleux instants de bonheur qui est futile mais qui dégage vraiment un instant de bien être...J espère que tu vas bien ami et que tu vas bientôt revenir avec tes mots, car tu manques vraiment...Bonne et douce soirée à toiJe t embrasseMaïlyse
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L
Les mains comme les mots dessinent ces sentiers de lumière où l'on aime se perdre... <br /> J'aime cette douce complicité qui me berce...
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